
Mis à jour le 22 septembre 2026
« Un pays sans cinéma documentaire c’est comme une famille sans album photo », écrivait le cinéaste chilien Patricio Guzman, décédé le 15 septembre 2026. Ardent défenseur du « cinéma du réel », il avait été distingué par l’Université Bordeaux Montaigne Docteur Honoris Causa en 2019. Son œuvre documentaire, fruit d’un engagement artistique et politique constant, s’achève donc à l’aube d’un dernier film sur lequel il travaillait encore au début de l’été. À 85 ans, Patricio Guzman finissait peut-être le vaste projet mémoriel qu’il avait entrepris, dès 1973, à propos de l’histoire du Chili.
Né le 11 août 1941 à Santiago du Chili, celui qui deviendra documentariste – au début des années 1970 – étudie d’abord la philosophie, le théâtre… et le cinéma dans son pays natal. Diplômé de « l'École officielle de l'Art cinématographique » de Madrid en 1969, il est subjugué par la victoire de l’Unité populaire. Avec l’avènement au pouvoir de Salvador Allende, il revient d’Europe au Chili pour, selon ses mots (2004), « filmer ce rêve radieux avec lucidité et passion […] Salvador Allende a marqué ma vie. Je ne serais pas ce que je suis s’il n’avait incarné l’utopie d’un monde plus juste et plus libre qui, ces années-là, parcourait mon pays. J’étais là, acteur et cinéaste ». Il réalise son premier film documentaire, La Première année (du président Allende) puis rapidement un deuxième – toujours étroitement lié au contexte politique houleux – La Réponse d’Octobre (1972). Après de longs mois de tensions politique au Chili et une tentative de coup d’état avortée en juillet, le 11 septembre 1973 sonne le glas de l’Unité populaire au pouvoir et marque la victoire de la junte militaire dirigée par le général Augusto Pinochet. Alors qu’il a filmé, avec son équipe (Jorge Muller Silva, Pedro Chaskell notamment), les événements de cette année 1973, Patricio Guzman est menacé – comme de nombreux artistes et intellectuels – par le régime autoritaire qui s’impose. Emprisonné deux semaines au Stade national, il parvient finalement à quitter le Chili pour rejoindre Cuba et La Havane où il écrira et réalisera un film majeur au titre évocateur, La Bataille du Chili. Cette trilogie cinématographique de près de cinq heures dont les deux premières parties seront achevées en 1976-1977 avant un ultime volet en 1979, est le monument filmique de son cinéma.
Quarante-trois ans plus tard, après quinze long métrages – dont une dizaine renvoient à l’histoire du Chili et aux conséquences du 11 septembre 1973 – Patricio Guzman répétait que « le travail de mémoire n’avait pas été fait, que l’oubli était la règle », à propos du récit des crimes du régime de Pinochet. C’est avec une conscience aigüe de sa place dans l’Histoire et la volonté de créer une archive pour le futur (thème dont La Cordillère des songes (2019) s’empare avec force) que Patricio Guzman a inlassablement ramené, avec résolution et déchirement, « l’événement du 11 septembre » au cœur de ses récits. Réunissant les victimes dans les lieux de l’Histoire, écoutant leurs proches dans un présent aride ou exhumant les traces de celles et ceux disparu.e.s pour achever un deuil infini, le cinéma de Patricio Guzman a été le cénotaphe de l’événement matriciel de 1973 et une sépulture pour les absents de l’histoire. À distance, le documentariste a observé et muri depuis Cuba, l’Espagne ou la France, une œuvre d’exil et de création à la fois, au confluent de l’art et de l’histoire. Parcourant le Chili du Nord de l’Atacama au Sud de la Patagonie, de l’Est de la cordillère des Andes à la côte Ouest et Valparaiso, son cinéma a progressivement dessiné le portrait intime d’une société complexe, en proie aux pires paradoxes, tributaire des enjeux géopolitiques des années 1970-1980. Chili, la mémoire obstinée (1997), Le Cas Pinochet (2001), Salvador Allende (2004), Nostalgie de la lumière (2010), Le Bouton de nacre (2015), La Cordillère des songes (2019) et Mon pays imaginaire (2022) ont vécu en salles, parcouru les festivals et reçu des prix à Cannes ou Berlin (2019, 2015). Leurs succès critique et populaire sont à la mesure du mystère qui entoure encore ce pays… « là où la terre se termine » (Frappier).
Au bout d’une longue nuit qui fut le cauchemar chilien du 20e siècle ponctuée d’astres et d’étoiles dont l’étude le passionnait, Patricio Guzman nous laisse une œuvre intime obstinément mémorielle sur la perception du monde et celle de son « pays imaginaire » à la fois.
L’Université Bordeaux Montaigne se souviendra de l’artiste et du citoyen, dont l’engagement et la volonté de lutter, pendant plus de cinquante ans, contre l’amnésie collective de l’Histoire officielle nous procurent déjà sans doute un étrange sentiment de « nostalgie de la lumière ».
Clément Puget
Maître de conférences en Cinéma et audiovisuel
Directeur du département des Arts.
Retour sur la cérémonie Honoris Causa du 12 mars 2019 (Vidéo, galerie photos)