Hommage à Carlo Ginzburg - Université Bordeaux Montaigne

Vie institutionnelle

Hommage à Carlo Ginzburg

Carlo Ginzburg, octobre 2012 ©Université Bordeaux Montaigne

Hommage à Carlo Ginzburg par Sandro Landi, à l’origine de la venue de cet éminent historien en octobre 2012 pour recevoir les insignes de docteur honoris causa de l’Université Bordeaux Montaigne.

En octobre 2012, Carlo Ginzburg est venu à Bordeaux pour recevoir le titre de docteur honoris causa de l’Université Bordeaux Montaigne. Au cours de son séjour, nous nous sommes rendus au château de Montaigne et avons visité la tour où le philosophe avait installé sa bibliothèque et fait inscrire sur les poutres des sentences grecques et latines. À peine entré dans la pièce, Ginzburg a levé les yeux, a sorti un carnet et s’est mis à les transcrire. Face à ce lieu, devenu depuis des siècles un lieu de mémoire, il réagissait comme il l’avait toujours fait devant un document d’archive : en cherchant et en déchiffrant des traces et des indices susceptibles de révéler quelque chose que personne n’avait encore vu.

En repensant aujourd’hui à Carlo Ginzburg, il me semble que cette image renferme quelque chose d’essentiel de sa personne et de son œuvre. Ginzburg nous a appris que la recherche historique naît souvent d’une intuition, d’une anomalie, d’un détail apparemment insignifiant. Le paradigme indiciaire, dont la micro-histoire est une application féconde, exige de réduire l’échelle d’observation, de prendre le temps de regarder, de se laisser surprendre par des objets invisibles au premier regard. Mais pour devenir preuve, l’indice doit être soumis au contrôle de la philologie et de la vérification documentaire. À une époque souvent partagée entre positivisme naïf et relativisme radical, il a défendu une position plus exigeante : la vérité historique existe, mais elle est toujours construite à travers l’interprétation de traces, donc conjecturale et réfutable.

C’est peut-être aussi pour cette raison que le rapport entre Ginzburg et Montaigne m’a toujours paru particulièrement significatif. Tous deux se méfiaient des certitudes absolues ; tous deux pratiquaient une forme de connaissance fondée sur l’expérience et la mise à distance de soi et de sa propre culture. L’estrangement, thème auquel Ginzburg consacra certaines de ses plus belles pages - dont un article publié dans la revue Essais [1] - n’était pas pour lui seulement un objet d’étude mais surtout une pratique intellectuelle. Il recherchait constamment des points d’observation extérieurs à sa propre discipline. Il fréquentait l’histoire de l’art, l’anthropologie, la critique littéraire, la psychanalyse, le cinéma. Il défendait souvent le droit de faire des « incursions » dans des terrains qui n’étaient pas les siens. Ginzburg y recherchait des outils, des méthodes et des questions capables de mettre à l’épreuve les impensés du métier d’historien. En ce sens, Carlo Ginzburg fut un historien véritablement egregius, au sens étymologique du terme : quelqu’un qui n’hésitait pas à sortir du troupeau (e grege). Non par goût de l’originalité, mais parce qu’il savait que la découverte naît souvent du déplacement du regard, de la capacité à observer ce qui nous est familier comme s’il nous était étranger. À contre-courant, Ginzburg n'a jamais renoncé à l'idée que les sciences humaines puissent encore faire des découvertes. 

La dernière fois que je le vis à Bordeaux, en 2019, il venait de visiter une exposition consacrée aux dessins de Goya. Il fut particulièrement frappé par une œuvre des dernières années de l’artiste : un vieillard avançant péniblement, appuyé sur deux cannes. Au-dessous figurait cette légende : Aún aprendo, « J’apprends encore ». Aujourd’hui, il m’est difficile d’imaginer un portrait plus fidèle. Dans l’un de ses derniers entretiens, il déclara : « J’ai essayé de devenir historien ». Bien qu’il ait probablement été l’historien le plus influent et le plus traduit de sa génération, Ginzburg ne considéra jamais le fait d’être historien comme un statut acquis une fois pour toutes. Il le soumit sans cesse à l’épreuve. Comme le vieillard de Goya, il continua jusqu’au bout à apprendre.

Sandro Landi, professeur dans le département d’études italiennes et directeur de la Maison des Sciences Humaines de Bordeaux

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[1] Carlo Ginzburg, « Nos mots et les leurs. Une réflexion sur le métier de l’historien, aujourd’hui, Essais. Revue interdisciplinaire d’humanités, hors-série 2013, https://journals.openedition.org/essais/2527.

Un hommage et une sélection de ses ouvrages est également organisé à la Bibliothèque Rigoberta Menchú.

(Re)voir la cérémonie honoris causa du 25 octobre 2012

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