Nov 18- Anne Mathieu - Université Bordeaux Montaigne

Habilitation à diriger des recherches -Combattre pour les causes justes. De l’écriture journalistique et polémique de plusieurs intellectuels de la gauche française des années 1930 à nos jours.

Anne MATHIEU

 

Date: 18 novembre 2016 à 14h00
Lieu: Université Bordeaux Montaigne
Salle des Actes
Esplanade des Antilles
33600 Pessac

 

Résumé: 

Le premier volet de mon dossier d’H.D.R. est constitué par mon Document de synthèse. Celui-ci est articulé en cinq parties constituant pour chacune d’entre elles un aspect de ma recherche.
La première partie, « En guise d'introduction : Les années Trente, une période encore à découvrir. La presse de la gauche française et l'écriture journalistique de ses écrivains et intellectuels pendant l'entre-deux-guerres », porte sur les raisons intellectuelles et scientifiques qui ont conduit à m’intéresser à cette période des années 1930, et plus précisément à sa production journalistique. Elle analyse les questions conceptuelles et terminologiques qui se sont imposées à moi au fil des ans, pour essayer d’aboutir à des définitions et à une méthodologie que les autres parties de ce Document vont contribuer à enrichir et à expliciter. Dans ses deux chapitres, cette première partie prend comme exemple mes travaux effectués sur la réception de la littérature et des événements littéraires ainsi que sur le commentaire des événements politiques.
Mon champ de recherche, son processus analytique et scientifique est développé dans la deuxième partie, « La représentante d'une gauche intellectuelle méconnue : Magdeleine Paz, une journaliste militante contre les oppressions », deuxième partie où il acquiert une dimension spécifique avec l’apparition de la dénomination « militante ». J’y explique pourquoi je me suis penchée sur Magdeleine Paz, y reviens sur les analyses effectuées sur la critique littéraire féministe, la reportrice anticolonialiste et pour le droit des étrangers. J’y présente également ce qui a motivé l’édition d’une anthologie critique des textes de cette dernière, que j’ai publiée dernièrement : Magdeleine Paz, Je suis l'étranger. Reportages, suivis de documents sur l'Affaire Victor Serge (éditions de la Thébaïde, 2015, 396 p.).
La troisième partie étoffe les données développées antérieurement, en se penchant sur « Un chantier en friche : Les intellectuels, écrivains et journalistes antifascistes français et étrangers face à la guerre d'Espagne, de 1936 à nos jours ». Elle reprend les origines de ma recherche sur ce sujet, et comment celle-ci a évolué au travers de mes autres publications et découvertes, nourries de la fréquentation de différents écrivains ou journalistes, tels Tristan Tzara ou Simone Téry, et également d’écrivains-journalistes étrangers (allemands et espagnols principalement), dimension spécifique à cette période de la guerre d’Espagne. Cette troisième partie explique également comment je suis passée d’une investigation centrée sur les écrivains-journalistes à une investigation traitant des journalistes-écrivains, des journalistes, et aussi des intellectuels-journalistes. Réflexion qui s’est peaufinée et enrichie du fait de la recherche menée pour mon ouvrage sur les intellectuels antifascistes dans la presse française pendant la guerre d’Espagne, sujet de mon inédit.
Les deux dernières parties traitent des deux intellectuels qui ont constitué le début de mes recherches et à bien des égards leur socle, et sur lesquels j’avais effectué ma Thèse de Doctorat. Dans une quatrième partie, « Plaidoyer pour la recherche de "l'intellectuel total" : Paul Nizan journaliste, polémiste, essayiste et romancier », je développe la démarche adoptée pour l’étude de Nizan, qui m’apparaît essentielle pour tout travail scientifique sur un écrivain collaborateur à la presse – pour Nizan, journaliste-écrivain. Cette démarche est illustrée par un rappel de mes travaux sur le rédacteur politique, le critique littéraire, et grâce aux études génétiques que j’ai pu mener. Je souligne que je consacre également, dans cette quatrième partie, un long chapitre à l’analyse de la publication de mon édition critique des articles de Nizan (« Une édition critique exhaustive pour un exemple emblématique d'intellectuel-journaliste ») en la situant dans l’histoire posthume de Nizan : deux volumes sont parus, le premier couvrant la période 1923-juin 1935 (éditions Joseph K., 2005, 576 p.), le deuxième la période juin 1935-juillet 1936 (éditions du Cherche Midi, 2014, 823 p.) ; deux autres volumes sont prévus, le troisième (juillet 1936-mars 1938) devant paraître en 2017. La cinquième partie est l’occasion de revenir sur des manquements dans la recherche littéraire, à savoir l’intérêt pour les textes politiques, manquements d’autant plus édifiants quand on se penche sur le cas d’un intellectuel aussi important que Jean-Paul Sartre : « Une recherche paradoxalement laissée pour compte : Jean-Paul Sartre journaliste, polémiste et préfacier ». La verve sartrienne au service du Parti communiste (1952-1956) puis lors de son engagement pour l’indépendance de l’Algérie en fournit des exemples essentiels et éclatants. Cette partie traite également des études génétiques que j’ai pu mener, dans le cadre de l’équipe Sartre/Item/Cnrs, sur différents sujets, chapitre revendiquant notamment l’intérêt considérable de ces études dans la confrontation intratextuelle entre manuscrits et textes publiés.
Après une conclusion destinée à traiter d’essais pamphlétaires étudiés en marge de ces cinq grands axes, mais qui trouvent leur raison analytique dans une intertextualité dynamique entre eux (Aimé Césaire, Frantz Fanon par exemple) et également nizano-sartrienne, les dernières pages s’attardent sur la revue Aden que je dirige depuis 2002 et dont le numéro 15 va bientôt paraître. Celle-ci est, comme je l’indique, « Une démarche collective [qui] refl[ète] […] une conception scientifique et intellectuelle ». Elle peut, à ce titre, clore ce Document de synthèse.
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Le deuxième volet de mon dossier d’H.D.R. repose sur la recherche inédite menée par mes soins depuis une dizaine d’années sur les intellectuels antifascistes dans la presse française pendant la guerre d’Espagne (1936-1939).
Le déficit le plus notable de la recherche sur la guerre d’Espagne en France réside en effet dans une quasi absence de l’étude et de l’exploitation de la presse française et, plus généralement, des périodiques français (les journaux – quotidiens ou hebdomadaires –, les revues, les organes et feuilles militants...) où celle-ci est abordée. Il manque premièrement une recension de ces périodiques, deuxièmement, un établissement de la production journalistique traitant de la guerre d'Espagne découlant de cette recension, et, troisièmement, bien sûr, une analyse de cette production textuelle. Ce sont ces trois objectifs que poursuit mon inédit.
Le travail que j'ai effectué ces dix dernières années environ a consisté à dépouiller la presse française acquise à la cause antifasciste afin d'essayer de dresser la liste la plus exhaustive des articles produits durant cette période. Au fil de mes investigations des premières années s'est dessiné mon champ de recherche, lequel n'a ensuite plus varié pour aboutir au corpus de cet ouvrage : celui des intellectuels antifascistes dans la presse française durant la guerre d’Espagne. Par « intellectuels », j’entends ce que j’ai explicité dans le prologue de cet inédit, partant de la définition de Pascal Ory et de Jean-François Sirinelli. Ajoutons que j’ai étudié tous les périodiques de la gauche de cette période, ne souhaitant donner aucune exclusive à l’un d’entre eux, afin d’aboutir à une analyse la plus riche possible. Les intellectuels communistes, socialistes, radicaux, anarchistes, trotskystes, les intellectuels défenseurs des droits de l’homme, antiracistes, pacifistes… trouvent ainsi chacun leur place au travers de l’analyse menée.
Après une identification de l’acteur du périodique, du collaborateur, il a fallu sérier le corpus quant au support et identifier à quel genre journalistique se rattache le texte qui occupe mon analyse, à savoir le texte politique. Force a été de confirmer selon moi que le reportage, le témoignage, l'éditorial, l'article de commentaire, la chronique – quand elle se penche sur un fait d’actualité –, la tribune-libre en sont les genres-phare. Ou, en l’occurrence pour le genre du reportage, de l’affirmer. Il a fallu également affronter des difficultés lexicales, telle celle de la dénomination antifasciste pour l’ensemble de la gauche des années 1930, et celle de la dénomination même de cette guerre.
Quatre-vingt-trois périodiques ont été ainsi dépouillés et j’ai abouti à un corpus d’environ quatre mille articles ; environ car le référencement dans un tableau Excel étant en cours, je ne suis pas en mesure de fournir un chiffre précis et encore moins définitif.
L’introduction, comprenant trois volets, s’ouvre sur l’analyse des articles durant la Révolution des Asturies, dont le dépouillement a reposé sur la période d’octobre-novembre 1934. Elle se poursuit avec l’analyse des articles de la période de la victoire aux élections du Front populaire espagnol, les périodiques ayant, là, été dépouillés de février à la mi-juillet 1936. Contrairement à la période de la guerre, le référencement pour ces deux périodes n’a pas été systématique, la bibliographie en fin de volume reposant par conséquent sur un choix. L’introduction se termine avec l’explicitation de ma démarche scientifique et analytique, profondément interdisciplinaire, qui repose sur les principes de la rhétorique, sur les travaux de Marc Angenot et Mikhaïl Bakhtine, l’ouvrage de Myriam Boucharenc sur les « écrivains-reporters » ayant aidé par ailleurs à l’analyse ; démarche scientifique ne pouvant pas non plus se dissocier des travaux des historiens de la culture et des intellectuels (Pascal Ory, Nicole Racine, Jean-François Sirinelli), des historiens de la presse (Christian Delporte, Marc Martin) et de ceux travaillant non seulement sur les événements et les personnalités politiques mais également sur les idéologies (la liste – beaucoup trop longue – est impossible à établir, et aucun auteur ne constitue un point d'ancrage théorique, référentiel analytiquement). Elle ne peut, dans ce dernier cadre, être détachée de l'entreprise prosopographique effectuée par le Dictionnaire Biographique du Mouvement Ouvrier Français, sous la direction de Claude Pennetier depuis maintenant de nombreuses années.
Les cinq parties de mon inédit, qui suivent un ordre chronologique mais reposent sur une analyse thématique, lexicale, rhétorique (etc.) sont, elles, le fruit de mon dépouillement systématique de la presse et donc de ces quatre-vingt-trois périodiques évoqués ci-dessus, du 17 juillet 1936 jusqu’en avril-juin 1939 suivant ceux-ci. Ainsi la première partie par exemple s’étend-elle du 17 juillet 1936, date de l’insurrection franquiste au Maroc, au 5 novembre 1936, veille de la Bataille de Madrid. Pour celle-ci, 1239 articles ont été analysés minutieusement, parmi lesquels 274 reportages et 45 témoignages, 147 éditoriaux, 371 articles de commentaires, 21 chroniques, 27 tribunes libres, 23 lettres-ouvertes et 7 articles de « fantaisie ». La bibliographie qui figure en fin de cet inédit est aujourd’hui inachevée, car saisir les références de ces milliers d’articles demande beaucoup de temps. Parallèlement à cette bibliographie classique ai-je constitué, ainsi que je le soulignais plus haut, un tableau Excel. Outre la nécessité de ce dernier dans l’élaboration de mon analyse, il est en outre destiné à constituer une base de données qui a deux objectifs que j’espère pouvoir rendre effectifs à moyen terme : son utilisation pour un site internet interactif, avec ladite base de données renvoyant à divers documents – dont des Une – et une carte d’Espagne livrant la présence des reporters et témoins au fil des mois durant la guerre (avec, pour la fin de celle-ci, une incursion du côté du Sud de la France) ; son usage collectif pour une équipe de recherche qui travaillerait sur la presse des années Trente.

 

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