Poétique de Chatila - Université Bordeaux Montaigne

Poétique de Chatila
De la capacité de la littérature à dire des histoires tues

Organisé par : Sandra Barrère
Horaires : 17h30 - 19h30
Lieu : MLR033
Durée de la formation : 8 heures

  • mardi 15 mars 2022 (1/4)
  • mardi 22 mars 2022 (2/4)
  • mardi 29 mars 2022 (3/4)
  • mardi 5 avril 2022 (4/4)

Entre le 16 et le 18 septembre 1982, dans le camp de réfugiés palestiniens de Chatila, au Sud de Beyrouth, plusieurs milliers de personnes ont trouvé la mort lors d’un massacre perpétré par les milices chrétiennes des Forces libanaises, avec, comme le démontrent les études sérieuses, le soutien actif de l’armée israélienne postée aux abords du camp.

Au-delà de leur retentissement médiatique planétaire, ces événements dramatiques n’ont pas fait histoire. Les morts n’ont pas été enterrés. Le crime n’a pas été judiciarisé. Les artistes en revanche, les écrivains en particulier, sont un certain nombre à se saisir de cette histoire tue pour tenter d’en faire le récit.
C’est un peu comme si, prenant acte de l’affaiblissement de quelques-unes des institutions parmi les plus déterminantes pour les civilisations - l’histoire, le culte des morts, la justice-, les œuvres de la création s’érigeaient pour en compenser les manques par la mise en place de leurs protocoles de soins singuliers.

À partir de quoi, on peut faire l’hypothèse d’une dimension politique de la poétique (J. Rancière) et poser la question : la péremption du politique enclencherait-t-elle la politique de la poétique ? Cette hypothèse nous amène à mobiliser, pour l’actualiser et la régénérer, la notion de catharsis telle que la conçoit Aristote pour la tragédie, et à forger le concept de poétiques de Chatila. Aussi, les œuvres de la création seront-elles ici regardées du point de vue de leur capacité non pas seulement à dire le monde mais à le réparer.
En accueillant un monde en quelque sorte oblitéré, les œuvres instituent en effet une part aux « sans-part », selon la formule de Jacques Rancière. Cette mise en présence sur une scène partagée est d’un effet déterminant sur l’épistémologie des dominations : l’élargissement des perspectives ainsi consenti, l’approfondissement des expériences, leur mise en partage contribuent, par la réduction des distances, à l’herméneutique de l’altérité. Mais les œuvres sont aussi la scène d’expérimentation de protocoles qui fonctionnent comme autant de processus de révision critique de quelques-unes des fictions modernes, des discours hégémoniques et des catégories qui les sous-tendent (l’orientalisme, le racisme et le sexisme, le phallogocentrisme et l’anthropocentrisme, par exemple). Il est donc possible de considérer les œuvres en tant qu’opérateurs puissants de déconstruction ; leur agentivité participe à la connaissance et à la reconnaissance, mais elle convie aussi à la vigilance, en même temps qu’elle instaure une forme sinon de justice du moins de justesse dans la redistribution des marques d’attention à l’égard des sans-part. Elle invite enfin à reconsidérer le concept de victime dans son lien névralgique avec ce qu’une culture de la mémoire occidentalo-centrée enseigne et prescrit. Située au croisement des études postcoloniales et des études de genre, la réflexion s’inscrira dans une perspective comparatiste et portera sur des objets littéraires (théâtre, romans, BD, essai) relevant de différentes époques et de plusieurs aires culturelles (à choisir dans le corpus ci-dessous).

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