Déc 18- Mélissa Lacombe - Université Bordeaux Montaigne

Nouvel article

Doctorante: Mélissa Lacombe

Date : 18 décembre  2015
Horaires 14h00
Université Bordeaux Montaigne
Maison des Arts
Domaine universitaire 
Esplanade des Antilles 33607 Pessac cedex

Résumé: 

 

En 2013, au regard de l’actualité photographique du moment, un fait - ou plutôt un paradoxe - retenu notre attention. L’un des sites référence de la pratique de la photographie contemporaine, Actu Photo, nous saisissait instantanément de par des noirs et blancs qui faisaient événement. Du « Grand Prix international de la photographie de Vevey 2013 » décerné aux images soumises par Augustin REBETEZ, à la série de Robin HAMMOND, Condemned, que saluait le Prix Foto Evidence book 2013, le monde de la photographie privilégiait, avec éclat, des images dénuées de couleurs – achromes –, comme si, de la photographie couleur, on avait fait table rase au seul profit d’un Noir & Blanc triomphant. Pourquoi produire en noir et blanc quand les technologies permettent des prouesses en matière de couleurs ? Est-ce, à l’heure du numérique, la manifestation passéiste d’une nostalgie de l’âge d’or du noir et blanc argentique ? Il eut été réducteur de le penser…
Cependant, si l’on prend en compte les possibilités techniques mises à notre disposition aujourd’hui, ou même si l’on s’attarde, quelque peu, sur l’histoire de la photographie elle-même et précisément sur ses avancées technologiques, on peut noter que la couleur a toujours constitué un enjeu non négligeable parmi les praticiens primitifs, et ce, depuis l’invention de la photographie en 1839.
Depuis les premières expérimentations colorées du britannique James Clerk Maxwell (1861) – principe de photographie en trichromie soustractive – et du français Louis Ducos du Hauron (1868) au développement du numérique dans les années 1990, en passant par l’«autochrome » des frères Lumières (1907) et le premier boitier à pellicule couleurs (années 1940), des artistes-photographes se sont toujours évertués à fixer la réalité telle qu’ils la voyaient, c’est-à-dire en couleur.
Aussi, pourrions-nous croire qu’au regard de l’outil numérique, que nous possédons aujourd’hui, et les seize millions de couleurs qu’il met à notre disposition, l’art photographique ne peut que basculer irrémédiablement dans la couleur. Et que le Noir & Blanc, déjà frappé de la raréfaction de l’argentique et de ses consommables au début des années 90, est condamné à disparaître.
Il n’empêche que c’est tout le contraire qui se produit, et ce d’autant plus que l’actualité photographique l’atteste. Le Noir & Blanc demeure !
C’est pourquoi nous préférons ici, le terme de « permanence » de la photographie, à d’autres termes tels que « persistance » ou « survivance » pour les raisons suivantes. C’est dans le cadre de l’étude du mémoire de Master 2, amorçant une réflexion sur la photographie monochrome, nous avions, en effet, mis en avant ces deux substantifs. Or ces termes avaient été très mal accueillis par les professionnels de la photographie contactés dans le cadre d'une enquête-questionnaire pour sonder la validité de nos hypothèses. Selon eux, ils étaient résolument péjoratifs, et donnaient le sentiment que la pratique du noir et blanc, moribonde, s'acharnait comme quelque chose qui « insiste désespérément », au-delà de sa péremption.
Au regard de ces observations, il nous a donc fallu revoir le concept-clé de notre recherche, pour cerner au mieux le problème que nous exposons et développons dans cette thèse de doctorat. En effet, comme nous l’avons évoqué précédemment, la généralisation de la pratique couleur et de l’outil numérique à partir des années 1990, ainsi que la diminution des procédés précédents, semblaient annoncer le déclin définitif du Noir & Blanc. Plus de vingt ans d’innovations et de prouesses technologiques qui devaient, normalement, le rendre totalement obsolète. Mais, le Noir & Blanc n’a jamais cessé d’exister, et se maintient au gré du temps qui passe et des avancées technologiques, avec vigueur et panache.
Il nous faut maintenant comprendre les tenants et les aboutissants de cette permanence du Noir & Blanc dans la photographie aujourd’hui. Pourquoi le Noir & Blanc continue-t-il à habiller nos images, à s'exposer et à recevoir des récompenses, quand la couleur affiche plus d'un demi-siècle de généralisation à son actif ? Quelles peuvent être les raisons de cette permanence ? Pourquoi cette affection particulière, pour une telle économie de moyens, quand les performances de l’image numérique mettent à notre portée une infinité de tons et de nuances ?
Un constat s’est rapidement imposé. La photographie en Noir & Blanc, si elle faisait l’objet d'une littérature technique de longue date et d'albums d'images de photographes distingués, n’avait que très rarement mobilisé les plumes des sciences humaines et des sciences de l’art avant les années 1980, si l'on excepte des articles presque confidentiels en leur temps, dans les années 1930, puis dans les années 1960. Sa reconnaissance cultivée, étayée de concepts selon la posture des auteurs, advint bien postérieurement. Ce sont par exemple « La petite histoire de la photographie » de Walter Benjamin en 1931 , « Un art moyen, Essai sur les usages sociaux de la photographie » de Pierre Bourdieu en 1966 ou encore Roland Barthes avec « Rhétorique de l’image » 1964 . Quant à une entrée privilégiant la photographie en Noir & Blanc, force est de constater que les quelques écrits disponibles dans les deux dernières décennies du XXe siècle ne traitent que très discrètement de la pratique de la photographie en Noir & Blanc.
Abordant l’image achrome, qu’elle relève de l'argentique ou du numérique, les spécialistes d’aujourd’hui se penchent exclusivement sur les conditions techniques de sa mise en œuvre, sans s’intéresser aux raisons et aux filiations esthétiques qui motiveraient ce choix et pourraient, par conséquent, éclairer sa permanence dans le paysage de la photographie actuelle.
Quant aux travaux menés par les penseurs de la photographie dont les ouvrages s’échelonnent des années 1970-80 à aujourd'hui, ils ne l’abordent pas, ou si peu…. A notre connaissance, il n’existe pas de travaux synthétiques et approfondis sur la question, ce qui nous offre, par conséquent, un véritable territoire à défricher : un sujet de recherches qui nous impose de travailler en terrain vierge. Passer au crible un nombre conséquent de publications et de proses diversifiées, à commencer par celles, ponctuelles ou de circonstance, que nous ont laissé les grandes figures du Noir & Blanc, alors même que la photo couleur n’en était qu'à ses balbutiements. Nous nous sommes penchés également, dans le cadre de cette thèse, sur la littérature émanant des critiques et des commentateurs de l’art photographique, de 1839 jusqu’à nos jours – mise en perspective historique oblige. De même avons-nous dépouillé la presse et les publications à caractère technique que furent les opuscules ou les traités de composition d'image, de traitement chimique ou d'optique dont regorgea la seconde partie du XIXe siècle. Malgré tout, la moisson restait maigre… Aussi, face à l'évidence de la lacune d’appréhension théorique dont souffre l'expression en Noir & Blanc, tant sur les plans plastiques, qu'esthétique et sémantique, nous avons dû recourir à la méthode du questionnaire ou de l’entretien semi-directif afin de recueillir, de la bouche-même des artistes photographes, voire des professionnels de la photographie ayant une production personnelle, leurs témoignages, leur perception et leur considération du Noir & Blanc. Et c’est à travers une série de plus d’une dizaine de questions que nous avons tenté de comprendre les conditions de cette permanence.
Les premières recherches, les lectures faites et les entretiens ou questionnaires dépouillés, nous nous sommes alors attelés à cerner les tenants et aboutissants poïétiques et esthétiques de la pratique Noir & Blanc.
Nous avons élaboré un corpus de référence sur la base d'une sélection de photographes et d'œuvres concernés, de manière à développer des analyses d’images contextualisées et à dégager un panel d’attitudes photographiques quant à ce langage.

Forts de cela, c'est en partant de la réception de la monochromie que nous nous sommes employés à cerner « les raisons d'une permanence en photographie ». Le Noir & Blanc semble avoir quelque chose que n'a pas la couleur, aussi avons-nous essayé de repérer et mettre en valeur les « manières » du Noir & Blanc et, par là-même d'approcher ces photographies par leur caractère impressif.
Que regardons-nous dans une photographie en Noir & Blanc ? Sommes-nous affectés par l'absence de couleurs ? Que nous renvoie une image monochrome ? C'est alors que les diverses motivations du choix du Noir & Blanc ont ouvert des perspectives, notamment vers les genres photographiques qui exploitent pleinement le potentiel de ce langage binaire.
Par ailleurs, y-a-t-il des genres ou des sujets, des moments ou des périodes se prêtant particulièrement au Noir & Blanc ? Et si c’est le cas, pourquoi ? Qu'est-ce qui distinguerait, au-delà de la technique, le Noir & Blanc des années 30, de celui d'aujourd'hui ?
Voilà quelques-unes des questions motrices de notre réflexion.
Cette thèse de doctorat nous aura donc entraîné, approche ontologique de la photographie oblige, à la source vive de la nature du noir et blanc…C’est pourquoi, nous en venons maintenant à adopter la graphie « Noir & Blanc » plutôt que celle du « noir et blanc.

 

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