L’étrange disparition des actrices de plus de 50 ans par Gwenaëlle Le Gras - Université Bordeaux Montaigne

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L’étrange disparition des actrices de plus de 50 ans par Gwénaëlle Le Gras

Portrait de Gwénaëlle Le Gras, chercheuse en études cinématographiques à l'Université Bordeaux Montaigne

Gwénaëlle Le Gras est chercheuse en études cinématographiques. Elle s’intéresse plus particulièrement à la représentation des femmes dans le cinéma français.

Le « tunnel de la comédienne de 50 ans »

Gwénaëlle Le Gras est chercheuse en études cinématographiques. Elle est spécialiste du cinéma français, classique et contemporain, avec une spécialité plus forte sur la question des stars et celle des représentations. Son projet de recherche actuel porte sur les stars féminines vieillissantes dans le cinéma français depuis le parlant.

Le vieillissement est un enjeu de société. En effet à l’après-guerre le vieillissement est invisibilisé : une personne passe immédiatement au statut de vieux·vieille dès qu’il·elle part à la retraite. Aujourd’hui, les baby boomers ont l’âge de la retraite et se posent des questions, ce qui permet de changer petit à petit le regard porté sur le vieillissement. Dans le cas des femmes intervient aussi l’évolution biologique du corps, liée à la ménopause. Se pose alors des questions sur la définition de la féminité et de la place des femmes dans la société.

En effet, un phénomène particulier touche les actrices : une période de disparition à l’écran entre 50 et 60 ans. l’Actrices et Acteurs de France Associés (AAFA) a décidé d’appeler ce phénomène le « tunnel de la comédienne de 50 ans » (lien ves la commission : https://aafa-asso.info/tunnel-de-la-comedienne-de-50-ans/  ). Aujourd’hui dans la population française, 1 femme majeure sur deux a plus de 50 ans, alors que seulement 8 % des rôles féminins au cinéma sont dans cette tranche d’âge. Il y a un véritable déséquilibre par rapport aux rôles masculins. Cela entraîne un grand déficit de représentations de ces femmes et influence la façon dont le public se projette : celles·ceux qui ne sont pas représenté·e·s n’existent pas. Il y a évidemment des exceptions, mais elles concernent des actrices qui ont du pouvoir au sein du cinéma, soit parce qu’elles ont réalisé beaucoup d’entrées, parce qu’elles ont travaillé avec certain·e·s réalisateur·ice·s enfin parce qu’elles ont joué des personnages forts, qui existent par eux-mêmes et non pas au travers des autres personnages.

Pourquoi ce phénomène ?

On observe un manque de propositions de rôles féminins de cet âge-là, et le peu de propositions sont souvent des petits rôles en marge du récit. « Catherine Piffaretti, qui est une des actrices qui a lancé la commission de l’AAFA, me confiait qu'on lui a proposé un rôle dans une publicité pour des escaliers motorisés, alors qu’elle est au début de la cinquantaine. Il y a un vrai décalage. » Les professionnels de l'audiovisuel ont beaucoup de mal à développer un imaginaire autour de cet âge considéré comme un âge de transition.

Le problème est plus global encore, il concerne les rôles féminins en général. « Les personnages féminins sont rarement sujets, c’est à dire qu’ils sont souvent définis, et à tout âge, par leur capacité de séduction et par rapport aux autres personnages, notamment masculins qui eux existent par eux-mêmes. Par exemple quand elles sont jeunes elles jouent des rôles de femmes amoureuses. » Les rôles proposés aux actrices ne sont pas des personnages actifs dans la société. Arrivés à l’âge fatidique de 50 ans, les personnages féminins n’ont plus un rôle codifié dans la sphère privée et familiale ni un rôle défini par leur corps. Elles posent problème et disparaissent donc de l’écran pour revenir plus tard dans des rôles de grands-mères où elles retrouvent une dimension nourricière.

Aujourd’hui, de plus en plus d’actrices continuent leur carrière sans subir ce fameux tunnel, telles que Catherine Deneuve, Nathalie Baye, Isabelle Huppert, Juliette Binoche, Karine Viard ou encore Sandrine Kiberlain. Plus généralement, la vision du vieillissement évolue au cinéma car elle évolue aussi dans la société. La part de personnes vieillissantes est beaucoup plus importante y compris dans les salles de cinéma : depuis 2010 ce ne sont plus les 15-25 ans qui sont la part majoritaire du public mais les 50 ans et plus. Cela crée une demande de représentations positives dont la notion de « bien vieillir » par exemple. « Reste à savoir si l’influence positive va perdurer après la génération du baby boom ou si c’est un micro-climat. »

Impliquée dans la vie universitaire

Gwénaëlle le Gras est co-responsable du master études de genre où elle enseigne tout ce qui a trait à la culture médiatique. Elle parle de la représentation du féminin et du masculin, et des réalisatrices en prenant le cas français. Elle intervient également en licence et master cinéma où elle aborde des thèmes variés comme l’histoire du cinéma, les stars et l’approche socio-culturelle du cinéma.

Depuis mai 2018, elle est également chargée de mission égalité femme-homme de l’Université Bordeaux Montaigne, ce qui lui permet de continuer à faire avancer les choses :

« J’ai la chance d’être dans une université ouverte à ces questions-là. » déclare-t-elle.

Gwénaëlle Le Gras est membre de l’unité de recherche CLARE ( https://clare.u-bordeaux-montaigne.fr/ ) et a obtenu un Congé pour Recherches ou Conversions Thématiques (CRCT) du 1er mars 2018 au 31 août 2018, période au cours de laquelle elle s’est consacrée à son projet de recherche.

Article rédigé par Bérangère Subervie, étudiante Master 1 Médiation des sciences et stagiaire à la direction de la communication de l’Université Bordeaux Montaigne.

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Du 1 février 2018 au 25 février 2018

Ouvrage collectif coordonné par Charles-Antoine Courcoux (Université de Lausanne), Gwénaëlle Le Gras (Université Bordeaux Montaigne) et Raphaëlle Moine (Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3) paru aux éditions L'Âge d'Homme (décembre 2017).

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