Retour sur l'Art de pendre - Université Bordeaux Montaigne

Recherche - Diffusion des savoirs

Une journée dédiée à l'Art de pendre

Un public venu nombreux. Cliché A. Lemée

Lundi 15 février 2016

Mathieu Vivas, post-doctorant LaScArBx (Institut Ausonius UMR 5607 CNRS/UBM) et Martine Charageat, maître de conférences à l’Université Bordeaux Montaigne (Institut Ausonius UMR 5607 CNRS/UBM) ont organisé à la Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine (MSHA), la journée d’étude « Pendre, suspendre et dépendre (Moyen Âge - Epoque moderne). Actualités de la recherche et approche interdisciplinaire ».

Fouilles des fourches patibulaires de Milków (Pologne) avec sépultures au premier plan (2009) Cliché D. Wojtucki
Fouilles des fourches patibulaires de Milków (Pologne) avec sépultures au premier plan (2009) Cliché D. Wojtucki
À la suite du colloque international dédié aux « Fourches patibulaires médiévales et modernes »  tenu à la MSHA en janvier 2014 (actes publiés en ligne sur le site de la Revue hypermedia Criminocorpus), cette journée a permis de discuter les actes judiciaires, rituels et publics que sont la pendaison, la suspension et la dépendaison. En mettant en avant une réflexion interdisciplinaire, elle a insisté sur les apports de la médecine légale (Sciences forensiques) pour les archéologues et les historiens travaillant sur les textes et les images.

Prendre, suspendre, dépendre

Après que Martine Charageat a introduit la journée, Mathieu Vivas fait un bilan des recherches actuelles. Alors qu’il parle sous le contrôle de la présidente de séance Claude Gauvard (Professeur émérite d’Histoire médiévale à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne), il explique que la pendaison est  la peine de mort la plus utilisée dans le royaume de France. L’acte judiciaire de pendre est alors défini comme infamant et codifié. S’il s’agit de punir de mort un individu pour son / ses crimes, il s’agit également de porter atteinte à son honneur et de créer une exemplarité judiciaire. Déroulée en public, l’exécution devait en effet dissuader la population (les justiciables) de commettre un acte similaire.

Il existe plusieurs formes de pendaison :

  • la pendaison par le cou,
  • la pendaison par les mains,
  • la pendaison en effigie (un mannequin, par exemple, est pendu à la place du criminel).
“Les corps peuvent être exposés durant des semaines voire plusieurs années.”

Pendaison de Judas, Église Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay d’Autun, Chapiteau historié (XIIe s.)
Pendaison de Judas, Église Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay d’Autun, Chapiteau historié (XIIe s.)
Second président de séance, Cécile Voyer, professeur d’Histoire de l’art médiéval à l’Université de Poitiers, rapporte que derrière chaque image de pendu se cache celle de Judas, le traitre par excellence condamné à une mort sans fin. Anne Lafran, docteur en Histoire médiévale à l’Université de Saint-Quentin-en-Yvelines, revient justement sur l’évolution des représentations de Judas. En plus de la condamnation de ses crimes, il est également pendu pour son suicide. Judas est tout d’abord figuré pendu à un arbre, puis à un gibet à partir du XIIIe siècle, époque à laquelle l’iconographie le présente éviscéré.

La pendaison peut se produire après la mort du condamné. Dans ce cas, il y a suspension du corps (ou des morceaux du corps) aux fourches patibulaires (gibets). En Angleterre, durant le Murder Act (1752 - 1832) et selon la décision des juges, le corps des condamnés était, soit envoyé à la dissection publique pour la médecine, soit envoyé au gibet. Durant cette période, 134 personnes ont été suspendues, tous des hommes de 60 à 70 ans. Les femmes et les jeunes étaient préférés pour la dissection.

Emma Battell Lowman, docteur de l’Université de Warwick et chercheur à l’Université de Leicester explique (en son nom et celui de Sarah Tarlow, professeur d’archéologie à l’Université de Leicester), dans un français excellent, que les corps sont placés dans des cages en fer pour faciliter leur reconnaissance et éviter ainsi leur vol. Les gibets situés en hauteur et à l’extérieur de la ville servaient de points de repères et étaient également mentionnés sur les cartes.

La pendaison peut parfois se solder par une dépendaison. Qu’il s’agisse d’une dépendaison en vue d’une réhabilitation officielle, d’une inhumation infamante aux fourches patibulaires ou au cimetière chrétien, ce geste est également codifié. Il préside quelques fois à l’acte de suspendre des restes du pendu après sa décomposition. Afin de prolonger l’infamie judiciaire, les morceaux peuvent en effet être placés dans un sac au nom du défunt et être à nouveau suspendus.

Les sciences médico-légales en appui aux archéologues

Luxation C2/C3 dans le cadre d’une pendaison, extrait de l’ouvrage « Traité de médecine légale » de Jean-Pol Beauthier, De Boeck Supérieur, 2007
Luxation C2/C3 dans le cadre d’une pendaison, extrait de l’ouvrage « Traité de médecine légale » de Jean-Pol Beauthier, De Boeck Supérieur, 2007
L’approche interdisciplinaire de la journée est soulignée par le troisième président de séance Henri Duday (Directeur de Recherches émérite au CNRS, archéo-anthropologue). À ce titre, il précise que la médecine légale, apporte un éclairage nouveau sur les études de la pendaison médiévale et moderne.
De nombreux fantasmes existent encore au sujet des pendus. Les stomatologues et médecins légistes, Michel Sapanet, praticien hospitalier et maître de conférences à l’Université de Poitiers et Stéphane Chapenoire, praticien hospitalier et maître de conférences à l’Université de Bordeaux, fournissent avec humour quelques réponses.

  • Oui, le pendu peut tirer la langue à condition que le nœud soit positionné derrière la tête.
  • Oui, le pendu peut avoir une érection à condition de présenter une lésion de la moelle épinière, soit un taux de gaz carbonique élevé dans le cerveau. Mais dans les deux cas, il est inconscient.

Pour terminer la journée, Maxime Llari, ingénieur d’étude, et Lionel Thollon, maître de conférences à Aix-Marseille Université (Laboratoire de Biomécanique Appliquée UMR T24 IFSTTAR/AMU), présentent leur travail sur les traumatismes crâniens consécutifs à une dépendaison non contrôlée. Basées sur l’expérimentation et les modèles numériques, ces études vont permettre de hiérarchiser les fractures sur les corps des pendus.

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Présentation de la journée par Mathieu Vivas et Martine Charageat. Cliché A. Lemée
Mathieu Vivas et Martine Charageat. Cliché A. Lemée
Rendez-vous lundi 14 mars 2016 pour la journée d’étude « Le bourreau en question » et les 7, 8 et 9 décembre 2016 pour le colloque « Le Corps en peine : manipulations, usages et traitements des corps dans la pratique pénale depuis le Moyen Âge ».

 

En savoir plus sur : l'Institut Ausonius UMR 5607 CNRS/UBM

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