Anarchistes en toutes lettres. Les correspondances de l’éditeur José Martínez en exil (Aránzazu Sarría Buil) - Université Bordeaux Montaigne

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Anarchistes en toutes lettres. Les correspondances de l’éditeur espagnol José Martínez en exil (Aránzazu Sarría Buil)

Portrait de Aránzazu Sarría Buil, chercheure de l'Université Bordeaux Montaigne

Aránzazu Sarría Buil est historienne, spécialiste de l’histoire contemporaine de l’Espagne (XIXe et XXe siècles). Elle fait partie du département d’études ibériques et ibéro-américaines. Elle s’intéresse à l’utilisation de l’écrit par les exilés et en particulier les militants anarchistes espagnols, contraints de quitter leur pays suite à la guerre civile et la défaite de la République en 1939.

Dans quel contexte a lieu cet exil ?

L’exil républicain désigne la fuite d’Espagne d’environ 450 mille personnes dès le début de 1939. Cet exode est l’une des conséquences immédiates de la guerre de trois ans provoquée par la tentative de coup d’État militaire du général Franco. Le conflit se solde, le 1er avril 1939, par la défaite du camp républicain et met fin à l’expérience démocratique de la Seconde République commencée en avril 1931. La suite ne sera pas le retour de la paix mais le début d’une longue dictature.

Quelles sont les conséquences de la guerre et de l’exil sur le mouvement anarchiste ?

Les militants anarchistes soutiennent le combat pour l’émancipation sociale. Ils se déclarent ennemis de l'État et de toute forme de pouvoir et revendiquent une société égalitaire. Le lendemain de la tentative échouée de coup d’État, il n’y a plus de reconnaissance envers les institutions, les ouvriers organisent une grève générale et prennent les armes  et s'organisent en milices et en comités. Pour ces militants, le 19 juillet 1936 inaugure le temps de la révolution sociale, l’occasion de mener à bien une expérience révolutionnaire, ce qu’on connaît comme le « bref été de l’anarchie », par la mise en place d’une économie d’autogestion et d’un processus de collectivisation des terres et des usines, par exemple. Cependant la réalité du conflit finira par s’imposer et face aux besoins de la guerre, le projet révolutionnaire sera relégué. Malgré les désaccords internes, la CNT, le syndicat anarcho-syndicaliste, décide de soutenir le gouvernement républicain face à Franco. La révolution devra attendre la fin de la guerre. Ce choix historique constitue un clivage décisif au sein du mouvement libertaire.

Une fois la guerre perdue, une scission pour des raisons tactiques s’opère. Par ailleurs, certains militants fuient les répressions à venir en se réfugiant en France ou au Mexique - et marginalement dans d’autres pays comme l’Argentine ou les Pays Bas ; d’autres vont rester en Espagne pour lutter clandestinement contre la dictature franquiste.

Quelle place prend l’écrit dans la vie de ces exilés et dans leur militantisme ?

L’exil s’étend dans le temps pendant presque quatre décennies : la dictature de Franco dure jusqu’à sa mort en 1975. Tout au long de ces années un lien constant entre les militants du mouvement libertaire exilés se construit via l’écriture, qu’ils soient partis en Europe, notamment en France, ou en Amérique latine. L’anarchisme questionne toute forme de pouvoir et dans sa conception d’une société égalitaire, les frontières ne peuvent qu’être dépassées. Dans ce sens, l’écriture est une pratique qui fait partie de la culture politique libertaire. Elle permet la mise en forme des idées, la diffusion des convictions personnelles et la circulation transnationale des courants de pensée.

Vous travaillez sur les correspondances de José Martínez : qui est-il ?


Portrait de José Martinez et Lettre de Francisco Carrasquer à José Martínez, écrite le 6 octobre 1974 à Hillegom (Pays Bas), archivée à l’Institut International d’Histoire Sociale d’Amsterdam
José Martínez
est né dans un village de la province de Valence en 1921, au sein d’une famille qui porte les idéaux anarchistes. Il est à peine âgé de quinze ans quand la guerre d’Espagne éclate. Un an plus tard, il devient militant des Jeunesses Libertaires (Juventudes Libertarias) et en 1948 traverse la frontière pour fuir le régime de Franco et se réfugier en France où commence sa vie d’exilé. En 1961 il fonde à Paris, avec quatre autres amis, les éditions Ruedo ibérico dans le but de proposer des récits de la guerre civile et de l’histoire de l’Espagne pour contrecarrer l’histoire officielle. Dans ces collections les idées anarchistes et les témoignages des militants libertaires trouvent aussi leur place. Tous ces ouvrages ainsi que la revue Cuadernos de Ruedo ibérico (1965-1979) sont destinés aux espagnol·e·s qui vivent sous la dictature de Franco et subissent la censure, raison pour laquelle sont distribués clandestinement.

Mon sujet de recherche porte sur une sélection des correspondances que l’éditeur a entretenues avec d’autres anarchistes en exil.

Pourquoi vous intéressez-vous à ce militant en particulier ?

Grâce à sa maison d’édition et ses nombreuses correspondances, José Martínez tisse des liens avec le milieu anarchiste en exil mais aussi entre les opposants à l’intérieur de l’Espagne. Il suit de près une génération de jeunes qui prennent conscience du manque de liberté et se positionnent contre le régime de Franco, et ce, bien qu’ils n’aient jamais connu la guerre. José Martínez est un passeur par son rôle d’éditeur antifranquiste, soucieux de la connaissance du passé et de la transmission de la mémoire des vaincus.


Institut International d’Histoire Sociale d’Amsterdam - Cliché : Aránzazu Sarría Buil
José Martínez
a légué les archives de sa maison d’édition et ses correspondances personnelles à l’Institut International d’Histoire Sociale d’Amsterdam. Elle représente un volume considérable, prenant un espace de plus de 21 mètres dans les étagères impeccablement rangées de l’Institut. Certaines de ces correspondances s’étendent sur plusieurs dizaines d’années et rendent compte des liens professionnels et des relations d’amitié entretenues tout au long de la vie. Ces lettres, qui peuvent parfois dépasser les six ou sept pages, contiennent la pensée politique de l’éditeur pendant la dictature et la période de transition vers la démocratie. J’ai donc choisi dans cette archive les correspondances avec les interlocuteurs qui, par leurs parcours d’exilés et ayant écrit et publié dans les éditions Ruedo ibérico, me semblent les plus représentatifs de différents courants du mouvement libertaire.

Dans le département d'études ibériques et ibérico-américaines il existe trois grands domaines d'enseignement et de recherche : la linguistique, la littérature et la civilisation. Aránzazu Sarría Buil intervient dans les cours de civilisation où elle enseigne l’histoire contemporaine de l’Espagne (XIXe et XXe siècles) à des étudiant·e·s des formations de LLCE et LEA. La chercheuse, membre de l’unité de recherche AMERIBER, a obtenu un Congé pour Recherches ou Conversions Thématiques (CRCT) du 1er mars 2018 au 31 août 2018, période au cours de laquelle elle  s’est consacrée à son projet de recherche.

Article rédigé par Bérangère Subervie, étudiante Master 1 Médiation des sciences et stagiaire à la direction de la communication de l’Université Bordeaux Montaigne.

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